Le 5 mai 2026, à l’occasion de la Journée mondiale de l’asthme, Guangzhou, capitale de la province chinoise du Guangdong, a accueilli une exposition singulière au croisement de la médecine, de l’art contemporain et de la santé publique. Présentée au Guangdong Dajia Art Museum, au sein du Jardin botanique national de Chine du Sud, l’exposition « Breath of Life – Art médical du corps » a réuni médecins, chercheurs, artistes et grand public autour d’une interrogation commune : comment représenter le souffle, la fragilité du corps et l’expérience de la maladie dans une société marquée par les transformations sanitaires du XXIe siècle ?
Au-delà de son ambition esthétique, l’événement a témoigné d’une évolution plus large de la scène culturelle chinoise : l’émergence d’espaces de dialogue entre sciences biomédicales, technologies de santé et pratiques artistiques contemporaines. Dans le contexte chinois actuel, où la prévention des maladies respiratoires constitue un enjeu majeur de santé publique, cette initiative a également mis en lumière la place croissante de l’art dans les politiques de sensibilisation et d’éducation médicale.
Le souffle comme langage universel
L’exposition s’est tenue dans un contexte particulièrement symbolique. Selon l’Organisation mondiale de la santé, les maladies respiratoires chroniques figurent parmi les principales causes de mortalité dans le monde. En Chine, l’asthme et les pathologies pulmonaires concernent plusieurs dizaines de millions de personnes, tandis que la pollution atmosphérique, le vieillissement démographique et l’urbanisation accélérée ont renforcé l’attention portée à la santé respiratoire.
Dans ce cadre, la présence des équipes médicales associées au professeur Zhong Nanshan, figure majeure de la pneumologie chinoise et académicien reconnu pour son rôle dans la lutte contre le SRAS puis la pandémie de Covid‑19, a donné à l’événement une portée scientifique et civique importante. Des consultations gratuites, des démonstrations pédagogiques sur les dispositifs d’inhalation et des tests respiratoires ont été organisés parallèlement à l’exposition.
Cette articulation entre médiation scientifique et création artistique constituait l’un des aspects les plus remarquables de l’événement. L’exposition était placée sous la direction artistique de Lin Jiangquan (LAM), artiste et commissaire engagé depuis plusieurs années dans les recherches croisées entre art contemporain, médecine et narration du corps. À cette occasion, il présentait également son œuvre Thorax, inspirée de publications scientifiques consacrées aux maladies respiratoires et construite à partir d’un travail plastique sur les archives médicales, les textures pathologiques et les matériaux associés aux traitements pulmonaires. Loin d’une simple juxtaposition entre art et médecine, l’exposition proposait une réflexion sur la manière dont les images, les sons et les dispositifs immersifs peuvent transformer la perception collective de la maladie.
Une scène artistique chinoise en mutation
L’exposition a rassemblé vingt‑deux artistes chinois et internationaux issus de générations et de pratiques diverses : installation, vidéo, peinture, sculpture, arts numériques ou textile contemporain. Parmi eux figuraient notamment Matteo Montani, Wang Huangsheng, Fan Bo, Zhang Yanzi, Feng Feng ou encore Deng Jianjin.
Ce pluralisme esthétique reflète l’évolution récente de l’art contemporain chinois, de plus en plus ouvert aux approches interdisciplinaires. Depuis les années 2010, de nombreuses institutions culturelles chinoises ont encouragé les collaborations entre artistes, scientifiques et universités. Guangzhou, métropole du delta de la rivière des Perles et pôle historique d’ouverture internationale, occupe une place particulière dans cette dynamique.
Plusieurs œuvres exposées interrogeaient directement la matérialité du souffle. Certaines installations plongeaient le visiteur dans des environnements sonores évoquant l’essoufflement, la saturation pulmonaire ou l’anxiété respiratoire. D’autres exploraient les représentations anatomiques du corps humain à travers des matériaux organiques, des fibres textiles ou des dispositifs lumineux rappelant les réseaux bronchiques.
L’une des expériences les plus marquantes reposait sur une installation immersive simulant les contraintes respiratoires ressenties par les patients souffrant de bronchopneumopathie chronique obstructive ou d’asthme sévère. Dans un espace saturé de basses fréquences et de respirations amplifiées, le visiteur était confronté à la dimension physique et émotionnelle du manque d’air.
Cette approche sensorielle rappelle certaines tendances internationales de l’art biomédical contemporain, notamment développées en Europe autour des « medical humanities ». Depuis une quinzaine d’années, ces recherches considèrent que les arts visuels peuvent contribuer à une meilleure compréhension de l’expérience du patient, mais aussi à la formation médicale et à la réflexion éthique.
Une convergence ancienne entre art et médecine
L’exposition de Guangzhou s’inscrit dans une longue histoire des relations entre représentation artistique et savoir médical. Dans la tradition européenne, Léonard de Vinci associait déjà dessin anatomique et recherche scientifique à la Renaissance. En Chine, la relation entre corps, souffle vital et cosmologie occupe également une place centrale dans la pensée classique.
Le concept chinois de qi (souvent traduit de manière imparfaite par « énergie » ou « souffle vital ») a profondément influencé la médecine traditionnelle, la calligraphie et les arts du mouvement. Même si l’exposition reposait principalement sur des approches issues de la médecine clinique moderne, plusieurs œuvres semblaient implicitement dialoguer avec cette tradition culturelle du souffle.
Cette dimension résonne particulièrement dans le cadre d’un dialogue sino‑français. Depuis plusieurs années, des institutions universitaires françaises et chinoises développent des coopérations dans les domaines de la santé publique, des humanités médicales et de la bioéthique. La France possède elle aussi une tradition importante de médecine narrative et de réflexion sur le soin comme expérience humaine.
Dans ce contexte, l’exposition de Guangzhou apparaît comme un terrain fertile pour renforcer les échanges intellectuels entre artistes, médecins et chercheurs des deux pays. Les enjeux liés aux maladies chroniques, au vieillissement des sociétés ou à la santé mentale constituent aujourd’hui des problématiques globales nécessitant des approches transdisciplinaires.
Quand la santé publique devient expérience collective
L’un des éléments les plus originaux de l’événement résidait dans la volonté d’intégrer les activités de sensibilisation médicale à une expérience artistique globale. Les consultations en plein air organisées dans le jardin botanique, les ateliers pédagogiques et les démonstrations médicales participaient d’une scénographie élargie où le public devenait lui-même acteur.
Cette conception rejoint certaines théories contemporaines de « l’art social » ou de « l’esthétique relationnelle », selon lesquelles une œuvre ne se limite pas à un objet exposé mais peut émerger des interactions humaines, des gestes collectifs et des formes de participation.
Le choix du Jardin botanique national comme espace d’accueil n’était pas anodin. Dans une ville dense et fortement urbanisée comme Guangzhou, le rapport entre respiration, environnement et écologie prend une signification particulière. La présence des arbres, des plantes médicinales et des espaces ouverts renforçait la réflexion sur les liens entre santé humaine et écosystèmes.
Plusieurs chercheurs chinois soulignent aujourd’hui l’importance d’intégrer les dimensions environnementales aux politiques de santé publique. Cette approche rejoint les débats internationaux autour du concept « One Health », qui insiste sur l’interdépendance entre santé humaine, animale et environnementale.
Une diplomatie culturelle de la santé ?
Au-delà de sa portée artistique, cette exposition révèle aussi une évolution des formes contemporaines de diplomatie culturelle chinoise. Longtemps centrée sur le patrimoine historique ou les grandes traditions civilisationnelles, la coopération culturelle sino‑internationale s’ouvre désormais davantage aux enjeux scientifiques, technologiques et sociétaux.
Dans ce cadre, les thématiques liées à la santé, à l’environnement ou au vieillissement deviennent des terrains de coopération potentiels entre la Chine et l’Europe. Les échanges artistiques offrent ici un espace moins conflictuel que les débats géopolitiques traditionnels, permettant d’aborder des préoccupations universelles à travers des expériences sensibles.
Pour le public français, cette exposition permet également de nuancer certaines perceptions réductrices de la scène culturelle chinoise contemporaine. Loin d’une image uniquement tournée vers la performance technologique ou le marché de l’art, elle montre une volonté croissante de réfléchir aux vulnérabilités humaines, aux transformations sociales et aux formes de solidarité.
À Guangzhou, le souffle est ainsi devenu bien davantage qu’un thème médical. Il s’est transformé en métaphore du lien entre individus, disciplines et sociétés. Dans un monde marqué par les crises sanitaires récentes et les tensions internationales, cette exposition rappelle que l’art et la médecine partagent peut‑être une même ambition fondamentale : rendre visible ce qui demeure invisible dans l’expérience humaine.
*SONIA BRESSLER est philosophe et fondatrice de la Route de la Soie – Éditions.